Danmarks Breve

BREV TIL: Peter Andreas Heiberg FRA: Johan Ludvig Heiberg (1831-11-12)

Til P. A. Heiberg.
Copenhague le 12 Novembre 1831.

Mon très-cher père,

Tu seras surpris, sans doute, en voyant que je t’écris en français. Mais puisque tu m’as averti dans ta lettre der-nière, que ne pouvant pas toujours déchiffrer mon grif-fonnage, tu seras obligé de te faire lire mes lettres par un autre, je préfère que æt autre soit un Français, par la simple raison que je pourrais avoir des communications à te faire, dont je ne voudrais pas faire part à mes compatriotes, pas même aux Norvégiens. Ne connaissant pas la personne qui devient l’organe de mes pensées et de mes expressions, en supposant même qu’elle soit hors de tout rapport à mon individu, je serai plus libre dans le choix de mes matières et dans les opinions que je pourrais émettre. Ainsi tu vois que c’est par une espèce de néæssité que je prends ce s. 144 parti. Par conséquent j’ose espérer que tu seras assez complaisant pour me faire grâce des fautes dont je vais me rendre coupable envers la grammaire et le génie de la langue française, attendu que le peu d’habitude que j’avais acquise à écrire cette langue, lors de mon séjour à Paris, s’est perdue peu à peu faute d’exercice. Mais c’est encore le moindre de l’affaire. J’ai commencé à peine, et déjà j’aperçois des difficultés d’un ordre plus élevé. A juger de mon exorde, tu dois t’attendre à des communications d’une certaine importance, mais tu sais bien que j’en ai rarement. N’importe, même dans les choses les plus indifférentes je préférerai d’avoir un étranger pour interprète, au lieu d’un compatriote. Ce n’est pas seulement la matière, c’est aussi la forme dont je veux être le propriétaire absolu, sans être gêné par des égards qui ne sauraient exercer qu’une contrainte fâcheuse dans l’une et dans l’autre.

J. L. Heiberg.