Danmarks Breve

BREV TIL: Peter Andreas Heiberg FRA: Johan Ludvig Heiberg (1834-11-11)

Til P. A. Heiberg.
Copenhague le 11 Novembre 1834.

Mon très-cher père,

J’avais déjà, pour ainsi dire, mis la plume à la main, dans l’intention de t’écrire, quand je reçus ta lettre du ler de ce mois. Il m’a fait bien de la peine d’apprendre que tu as été malade, mais heureusement tu m’as communiqué en même temps la nouvelle de ta guérison. Ta lettre m’est parvenue le lendemain de la fête de ma mère qui te remercie sincèrement des voeux que tu fais pour elle. L’occasion se présente déjà de te les rendre de la part de nous tous. Puisse l’anniversaire de ta naissance te rencontrer en bonne santé, résigné quant aux maux qu’on s. 155 ne saurait empêcher, mais content d’avoir gardé des biens qui ne pourront jamais t’être arrachés. Je suis convaincu — et j’ai raison de l’être — que le temps, en ajoutant un an à ton âge, n’a point fait vieillir ta pensée, et voilà l’essentiel; car à coup sûr, ce ne sont pas les in-firmités physiques qui nous font végéter au lieu de vivre. Tant qu’on a l’usage de la pensée, tant qu’on possède ses forces intellectuelles, on n’est pas encore membre du grand hôpital du genre humain; au contraire, on appartient à la vie, à la société, on a encore des prétentions à celle-ci, et vice versâ. Je ne conçois que trop bien que l’affaiblissement de la vue doit être un des plus grands malheurs qui puissent affliger un homme de lettres dont le temps se partageait entre les deux occupations de lire et d’écrire. Mais de l’autre côté il me semble que le savant, le penseur doit trouver dans sa grande provision de souvenirs et de sujets de méditation une forte compensation que le sort refuse à l’homme vulgaire, dont la force vitale ne saurait subsister, si elle n’est plus soutenue par des impressions matérielles. Dans un homme distingué, la lumière de la pensée devient peutêtre plus forte, à me-sure que celle des objets extérieurs se diminue. Du moins l’Antiquité a s. 156 eu cette idée, puisqu’elle s’est représenté Homère aveugle; dans cette fiction — si toutefois c’était une fiction — elle semble avoir exprimé cette idée, que la cécité est quelquefois un bonheur, puisqu’ elle donne à l’ame cette clarté de la pensée, cette force de l’inspiration qui nous devient plus habituelle à l’ombre du crépuscule ou même de la nuit, qu’à la lueur éblouissante du grand jour. Quant à toi, tu as tant vu dans le monde et tant lu dans les livres, que tu as sans doute des provisions dont tu peux te nourrir jusqu’ à la fin de la vie, terme encore bien éloigné, je ne l’espère pas seulement, mais je le crois.

Mais parlons d’autres choses. Nous avons célébré la fête de ma mère par un petit dîner, auquel les seuls invités étaient Mr Hertzz et un jeune homme de 22 ans que je connais il y a long-temps, mais dont je ne t’ai point parlé encore. C’est un élève de la haute école militaire, il est lieutenant du génie, et s’appelle Mr Andræ. De tous les jeunes gens que je connais ou que j’ai connus, c’est le plus distingué sous tous les rapports. Dans un âge aussi jeune on peut dire qu’il est déjà du nombre des savans; mais ce ne sont pas seulement les sciences exactes qu’il a cultivées ; il a du s. 157 génie et du goût, et il a également étudié la littérature, la philosophie et la politique. Maintenant il est sur le point de terminer son cours à l’école militaire, pour entrer dans l’état-major du Roi, où il fera un singulier effet, vu qu’ il sera le premier qui y soit reçu à cause du mérite. En tous cas il ne manquera pas de faire une carrière brillante, et il serait étonnant qu’il ne fît pas bientôt un voyage et qu’il ne vînt à Paris, où tu seras charmé de le voir, car il a, outre ses talens et ses connaissances, le caractère et les manières les plus aimables, et certainement il ne sera pas du nombre de ceux qui te font visite comme on fait visite au musée ou au jardin des plantes ou aux autres curiosités de Paris.

Reçois l’assurance de mon dévouement filial.

J. L. Heiberg.