Danmarks Breve

BREV TIL: Peter Andreas Heiberg FRA: Johan Ludvig Heiberg (1835-05-01)

Til P. A. Heiberg.
Copenhague le 1er Mai 1835.

Mon très - cher père,

Après avoir reçu ta lettre du 7 Mars, j’ai parlé avec un jeune homme, élève de notre école s. 158 polytechnique, M. Wilkens, qui m’a donné de tes nou-velles. Il m’a dit entre autres, que tu t’intéressais à sa-voir, si j’étais du nombre de ceux qui ont souscrit la petition au Roi, au sujet de la liberté de la presse. Je m’empresse donc de te dire que mon nom se trouve aussi parmi ceux des autres souscripteurs. A moi, comme homme de lettres, comme écrivain, il n’a point fallu des persuasions pour joindre mon nom à tant d’autres noms respectables ; aussi ce n’est pas à la demande d’un tel ou tel que j’ai signé, mais j’ai plutôt brigué cet honneur, en m’offrant moi - même, puisque les entrepreneurs de la liste, tout en la colportant dans presque toutes les maisons de la capitale, ont oublié la mienne, ou peut-être jugé à propos de l’éviter, ce qui — entre nous soit dit — m’a paru fort ridicule de leur part, vu que j’étais un des plus intéressés au sujet de la pétition. Après tout, il n’y a rien en cela qui doive m’étonner, et encore moins toi, qui après avoir vu tant de fermentations politiques, dois savoir que, quand un peuple fait ses premiers pas dans la carrière de la liberté, il se forme des partis qui à force d’être très - exclusifs, sont très - bornés, de sorte qu’on ait seulement besoin de ne pas appartenir à l’un, pour être encadré dans l’autre par s. 159 l’opinion publique, et cela sans appel. Quiconque n’approuve pas tous les enfantillages de nos soidisans libéraux, ou qui ne veut pas, de coeur et d’âme, prendre part à leurs puérilités, est tout de suite censé ultra-monarchique, ennemi de toute liberté. Ainsi, parce que je n’ai pas voulu applaudir à une infinité de bêtises, et encore moins y prendre une part active, on a pu s’imaginer que je ne voulais pas contribuer à ce qui était raisonnable.

En voici une autre. Les mêmes personnes qui étaient les entrepreneurs et les premiers signataires de la pétition adressée au Roi relativement à la liberté de la presse, craignant peut-être que leur zèle ne déplût dans les hautes régions, s’empressèrent de faire insérer dans les journaux qu’ils allaient former une société pour ré-primer les abus de la presse. On avait cru jusqu’alors que notre législation, et surtout l’ordonnanæ de 1799, avaient fait assez pour la répression, et qu’il nous fallait plutôt un élargissement de notre liberté qu’une nouvelle restriction. En tout cas on était très-curieux d’apprendre comment les entrepreneurs feraient pour réaliser un but qu’il paraissait impossible d’atteindre. Enfin voilà la société qui se constitue s. 160 tout d’un coup, mais de manière à ne plus la reconnaître, car elle a changé le titre négatif en un titre positif; ce n’est plus une société pour réprimer les abus de la presse, mais une société pour le bon usage de la liberté de la presse. Après avoir vu cet étrange tour de gobelet, la foule s’y porte, en demandant la réception, et voilà que cette société des escamoteurs compte déjà près de mille membres, parmi lesquels il se trouve des dames …. Maintenant on se demande: qu’est-ce que la société veut faire? La seule réponse qu’on y ait entendue jusqu’à présent, est celle-ci: On publiera un journal hebdomadaire qui fournira aux classes inférieures du peuple une lecture instructive et amusante, qui servira à les cultiver. Voilà qui est très - bon, mais on se demande de nouveau : Faut-il, pour rédiger un tel journal, une société, composée de mille ou deux mille membres, parmi lesquels se trouvent des boulangers, des marchands de vin et des femmes? Car on rencontre déjà sur la liste des représentans de la société un boulanger et un marchand de vin, des hommes très-respectables dans leur métier, mais qui ne fourniront pas le sacrement du pain et du vin spirituels. D’ailleurs où est le talent populaire qui élèvera le peuple par ses écrits? s. 161 Il faut pour cela un génie comme celui de Holberg; mais avec un tel la société est superflue, et sans lui elle le sera encore davantage. La société compte des hommes de lettres trèsestimables, comme M. Oersted, le physicien, les professeurs Clausen, Schouw et Sibbern; mais aucun d’eux n’a fait preuve du talent dont il s’agit dans cette circonstance. Tous ces Messieurs me rappellent M. Cuvier qui était si grand dans sa science, mais qui ne faisait que déraisonner dans la politique. (M. Sibbern fait exception, car il est loin d’être grand dans sa science). Tous les bons écrivains forment, sans y penser, une société pour le bon usage de la liberté de la presse ; toute autre société dans le même but me paraît ridicule.

Ton fils très-dévoué
J. L. Heiberg.