Danmarks Breve

BREV TIL: Peter Andreas Heiberg FRA: Johan Ludvig Heiberg (1840-03-30)

Til P. A. Heiberg.
Copenhague le 30 Mars 1840.

Mon très-cher père,

Depuis ma lettre dernière de graves évènements se sont passés dans notre pays. Tu auras appris que notre vieux Roi est mort et que le prinæ Chrétien lui a succédé. La mort d’un Roi est toujours une affaire très-sérieuse, mais surtout sous un gouvernement absolu, et ici l’impression a été sentie d’autant plus vivement, que le défunt Roi avait tenu le sceptre pendant plus de 50 ans, de sorte qu’il était, pour ainsi dire, habitué au peuple, et le peuple à lui. Aussi le bruit répandu de sa mort subite et imprévue a jeté l’alarme dans tous les esprits. Dans ce moment on a senti que le vieux Frédéric avait possédé, malgré tout ce qu’on pouvait lui reprocher, de nobles qualités de coeur et d’âme qu’on ne devrait point espérer de voir entièrement remplacées ; tout le monde a senti que s. 170 le pays avait fait une véritable perte sous beaucoup de rapports, et les partis les plus opposés, les opinions les plus divergentes se sont rencontrés dans l’expression de la douleur et de la reconnaissance, en même temps qu’on porte ses regards vers l’avenir, pour les progrès duquel l’esprit du Roi actuel et la hauteur de ses lumières nous promettent des garanties rassurantes.

Breve til og fra J. L. Heiberg.

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Jamais nos poètes n’ont prouvé plus de fécondité qu’à l’occaison de la mort du Roi; mais ce qui vaut la peine d’être remarqué, c’est que dans la grande masse de choses insipides qui ont vu la lumière, il se trouve un nombre assez considérable de beaux morceaux lyriques, qui sont dignes de l’occasion et qui resteront, par la valeur poétique qu’ils possèdent, dans nos archives littéraires, ce qui prouve la sincérité et la profondeur de la douleur publique dont la voix de nos poètes s’est faite l’organe. Tu conçois que dans cette grande levée en masse je n’ai pu rester les bras croisés. J’ai fait, sur la réquisition des autorités, d’abord un chant exécuté par les paysans des environs de Copenhague et adressé par eux au cercueil du Roi, quand le char funèbre passait devant la colonne de Vesterbro, ce monument de l’acte royal, par lequel nos paysans furent délivrés du servage ; s. 171 et ensuite j’ai écrit la grande cantate, exécutée à la solennité funèbre à l’université de Copenhague .........

Que je n’oublie pas de te raconter un petit événe-ment qui s’est passé ces jours derniers, qui te regarde particulièrement, et qui te fera du plaisir, j’espère, parce que tu en apprendras que tu peux encore exercer de l’influence dans le pays, et que je me suis servi de cette influence pour rendre un grand service non seulement à ma femme et à moi-même, mais encore à une troisième personne qui t’est parfaitement inconnue. Cette personne n’est ni plus ni moins qu’une vieille cuisinière qui nous a servi pendant plusieurs ans. Elle était déjà vieille quand elle entra en service dans notre maison, et les années qui se sont écoulées depuis, ne l’ont pas rajeunie. Nous étions embarrassés avec le vieux meuble, car elle devenait trop infirme pour continuer son service, et de l’autre côté nous ne pouvions pas gagner sur notre coeur de la congédier .et de l’abandonner à la misère. J’eus donc l’idée de lui procurer une place dans un établissement que nous possédons depuis deux cents ans sous le nom de l’établissement de Paul Fechtel, et dont le but est de recevoir et de nourrir un certain nombre de servantes vieillies dans leur s. 172 métier. Mais quelque peine que je prisse pour avancer cette affaire, je ne pouvais pas réussir à cause de la grande concurrence. Tout d’un coup j’apprends par un hasard heureux, que tu as rendu un service important à cet établissement, il y a plusieurs ans, en lui sauvant la plus grande partie de ses capitaux qui étaient placés dans la banque de Hambourg, et dont la sûreté était menacée à l’époque de l’occupation française de cette ville sous Napoléon. Je parvins même à lire une lettre que tu avais écrite sur ce sujet à feu l’avocat Klingberg qui, comme descendant de Paul Fechtel, était alors un des administrateurs de l’établissement. Muni de ces preuves, je m’adressai à l’administration actuelle, composée d’autres descendants du premier fondateur , et lui faisant part du résultat de mes recherches, j’insistai sur mon droit de priorité, ce qui me réussit si bien que j’obtins tout de suite la place demandée. Voilà un petit conte où tout est vrai, et qui m’a fait un double plaisir, parce que la bonne réussite est due à un sentiment de reconnaissance et de respect pour mon père.

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Ton fils très - dévoué
J. L. Heiberg.