Danmarks Breve

BREV TIL: Christian Emil Krag-Juel-Vind Frijs FRA: Gebhard Léon Moltke-Hvitfeldt (1865-11-14)

Grev Moltke-Hvitfeldt, Gesandt i Paris, til Udenrigsminister Grev Frijs.
Paris, 14 novembre 1865.

Monsieur le Ministre.

Si le voyage de M. de Bismark en France n’a pas amené un succès immédiat et défini pour la politique prussienne, ce qui paraît être certain, on ne saurait cependant pas lui refuser toute importance, ni trouver qu’il ait été l’occasion d’un échec pour elle. L’état des choses est resté ce qu’il était, impliquant une abstention complète et une attitude d’expectative du fait de la France dans la question allemande. On assure que M. Benedetti, qui s’est trouvé ici pendant le séjour de M. de Bismark, aurait voulu précipiter les événements et la solution, et que ce serait dans ce but qu’il se serait efforcé d’entraîner le cabinet impérial dans une voie de concessions en faveur de la Prusse et qui aurait s. 80 eu pour objet d’adhérer sans conditions à l’annexion des duchés à cette puissance.

Le désaccord de M. Benedetti et de M. Drouyn de Lhuys sur ce point aurait été tranché, dit-on, et comme on pouvait s’y attendre, la politique suivie jusqu’à ce jour par le gouvernement et qui, à l’apparence du moins, sauvegarde le principe des nationalités, a prévalu dans cette circonstance.

Toutefois, si rien n’a été résolu dans le présent entre les deux puissances, on ne saurait méconnaitre que les probabilités d’un rapprochement réel de la France vers la Prusse l’emportent de beaucoup sur celles qu’a en sa faveur une entente avec l’Autriche.

Divers indices que j’ai été à même de recueillir viendraient à l’appui de cette appréciation, s’il en était besoin encore. Ayant eu occasion de voir hier un des membres du Ministère des Affaires étrangères les plus initiés à l’esprit et aux véritables tendances de la politique impériale, j’ai cherché à savoir de lui ce qu’il pourrait y avoir de vrai dans les bruits d’un rapprochement entre l’Autriche et la France qui se sont propagés depuis quelque temps.

Ce personnage me dit que l’Autriche se sentait humiliée du rôle que les nécessités de sa situation à l’intérieur lui avaient imposé à Gastein, que depuis lors elle avait pu constater la triste influence de cet acte sur son prestige compromis en Allemagne et au dehors; par ces motifs, ajouta-t-il, l’Autriche qui se laisse guider bien plus par les susceptibilités d’un amour propre irritable que par les inspirations d’une saine politique, paraissait être devenue quelque peu rétive en ce moment à l’égard de la Prusse et décidée à vouloir repousser toute offre de vente pour le Holstein; mais que s’il paraissait résulter des dispositions actuelles des esprits à Vienne un long ajournement de la question, le gouvernement autrichien n’en serait pas moins obligé d’en passer tôt ou tard par les conditions de la Prusse: s. 81 il eût done été préférable pour lui de s’exécuter aujourd’hui même, ce qui lui aurait évité d’avoir recours dans le présent à l’emprunt qu’il vient de faire aux conditions les plus onéreuses auprès du comptoir d’escompte à Paris, les finances autrichiennes étant obérées au point que MM. de Rothschild s’étaient refusés à négocier cet emprunt.

Au dire du même personnage les bruits d’un rapprochement de l’Autriche vers la France seraient sans fondement; une pareille manifestation serait tardive aujourd’hui, ajouta-t-il, l’Autriche n’ayant d’ailleurs rien à offrir à la France.

Un autre symptôme des tendances du cabinet impérial vers la Prusse ressort du mode d’appréciation de la situation politique de la Prusse, de la position de M. de Bismark que l’on dit ici être le seul homme politique avec lequel on puisse sérieusement traiter des affaires, enfin des éven- tualités pouvant surgir en notre faveur lorsqu’il sera question du réglement définitif de la question des duchés.

Ayant demandé à mon interlocuteur, si, d’aprés lui, il pourrait y avoir une chance pour le Danemark de récupérer, à l’époque susdite, Ais et Dubbel, il me répondit en termes des plus péremptoires que l’on ne devait pas y songer pour le moment; lui ayant exposé alors les motifs pour lesquels il pourrait être plus désirable pour le Danemark de se refuser à une restitution aussi limitée du terri- toire danois dans le Slesvig, il me répondit avec un accent de vivacité qui ne pouvait laisser aucun doute sur la franchise de ses paroles. »Eh bien, si, en tel cas, le Danemark refusait, il pourrait être certain alors, qu’il ne recevrait rien ni dans le présent, ni dans l’avenir; dans l’espace de dix ans, continua-t-il, le Slesvig danois sera complètement germanisé grâce å l’habileté de la Prusse dans le travail de dénationalisation, et en outre vous comprendrez qu’a la suite d’un refus de votre part, la France aurait des questions plus importantes que la vôtre à vider. II ne faut pas croire, s. 82 me dit-il encore, qu’il n’y ait pas des avantages réels à retirer pour le Danemark d’une restitution bien que partielle; une semblable restitution constaterait en effet que le Slesvig n’est pas, comme on l’a dit, exclusivement allemand, et le principe de l’indivisibilité du duché étant écarté, il n’y aurait plus impossibilité pour qu’une seconde rectification de frontiéres ne s’effectuât pas un jour. Un autre avantage de cette restitution serait celui qui résulterait du rapprochement de la frontiére danoise comme devant essen- tiellement contribuer à maintenir et fortifier le sentiment du patriotisme national dans les parties qui n’auraient pas été restituées.

6

Ces paroles émanées d’un organe du Ministère des Affaires étrangères expriment les mêmes opinions que celles qui ont été exposées par moi par le rapport que j’ai adressé sous le Nr. [40 19/9 1865] à Son Excellence M. de Bluhme; il n’est pas sans intérêt pour la sainé appréciation de nos affaires, de constater cette coïncidence entre ma manière de voir, libre de toute suggestion extérieure et celle qui a cours ici dans les régions officielles.

L. Moltke-Hvitfeldt.

Modtaget 20. November 1865.