Danmarks Breve

BREV TIL: Christian Emil Krag-Juel-Vind Frijs FRA: Gebhard Léon Moltke-Hvitfeldt (1866-04-13)

Grev Moltke-Hvitfeldt, Gesandt i Paris, til Udenrigsminister Grev Frijs.
Lettre confidentielie.
Paris, 13 avril 1866.

Monsieur le Comte,

J’ai adressé à Votre Excellence avant-hier soir un télégramme lui annonçant que M. de Bille devait partir pour Copenhague, porteur de dépêches importantes. Je lui demandai en même temps s’il devait attendre que la dépêche dont Votre Excellence m’avait annoncé la prochaine arrivée, me fut parvenue. En réponse à cette demande, j’ai reçu vers la fin de la soirée d’hier la dépêche télégraphique par laquelle Votre Excellence s’est prononcée négativement. M. de Bille partira donc demain matin porteur de ces lignes.

Voici, M. le Comte, les faits que j’ai cru devoir vous faire connaître le plus promptement possible et par une voie complètement sûre.

Depuis quatre à cinq jours la situation est jugée ici comme s’étant singulièrement aggravée au point que les sommités politiques expriment l’opinion que la guerre est presque inévitable s. 130 entre les deux grandes puissances allemandes. C’est dans ce sens que M. Drouyn de Lhuys s’est exprimé ces tout derniers jours, et l’Empereur lui-méme l’a dit dimanche dernier au prince royal dans une conversation qu’a eue Sa Majesté avec Son Altesse royale et sur laquelle je reviendrai plus loin.

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Cette appréciation de la situation est due à ce que l’on regarde la Prusse et l’Autriche comme s’étant de part et d’autre trop avancées pour pouvoir reculer. On dit ici — et c’est M. Drouyn de Lhuys qui me l’affirme — que la dernière dépêche que le cabinet de Vienne a adressée au Cte Karolyi et par laquelle il demande que le décret de mobilisation de l’armée prussienne soit retiré, est considérée à Berlin comme ayant le caractére d’une véritable sommation. D’autre part, M. le ministre des Affaires étrangères m’a exprimé l’opinion que les propositions de négociations adressées en dernier lieu par la Bavière aux puissances en litige n’améneraient pas de résultat sérieux. »La Baviére, m’a dit »M. Drouyn de Lhuys hier — veut jouer la grande puissance, »se réserver une action indépendante et chercher peut-être »à se ménager les moyens de ne pas enchaîner sa politique à »celle des autres états secondaires de la Confédération.«

Ce sont ces considérations sur lesquelles repose l’appréciation susmentionnée qui d’ailleurs est partagée, à l’heure qu’il est, par la grande majorité. La trés-forte baisse qui s’est produite encore hier à la Bourse sur toutes les valeurs, lesquelles avaient déjà subi ces derniers temps une dépréciation successive et notable, est le meilleur indice de la disposition des esprits en général.

En présence de la gravité des circonstances j’ai cru le moment venu, où il m’était permis de chercher à obtenir du gouvernement impérial des indications pouvant étre utiles à celui du Roi, touchant l’attitude qu’il lui conviendrait de prendre. Grâce aux communications particulières que Votre Excellence m’a adressées ces derniers temps à différentes s. 131 reprises, je ne pouvais, en effet, douter que le gouvernement du Roi attachât un prix réel à connaitre la direction qu’il devrait, de l’avis de la France, donner à sa politique en regard des éventualités qui se préparent. Pénétré moi-même du grand intérêt existant pour nous de savoir quelle est la manière de voir du gouvernement impérial sur ce point, j’ai cru ne pas devoir tarder à chercher à obtenir des indications. J’avoue d’ailleurs que tout en étant sûr que M. Drouyn de Lhuys accueillerait la démarche que je tenterais auprès de lui avec la bienveillance qu’il m’a toujours témoignée, je n’osais toutefois espérer que sa réponse serait aussi explicite qu’elle l’a été.

C’est au bal donné mardi soir par M. le ministre des Affaires étrangères en l’honneur de Son Altesse royale le prince royal, que j’ai eu les deux conversations que je vais avoir l’honneur de relater.

J’abordai, en premier lieu, M. de Chaudordy dont les rapports sont intimes avec M. Drouyn de Lhuys, ainsi que je l’ai déjà mandé à Votre Excellence. Après avoir causé quelque temps de la situation en général et des probabilités de guerre découlant des incidens qui s’étaient produits ces derniers jours, je dis à mon interlocuteur que pour le Danemark aussi le moment était grave; car il fallait cependant chercher, s’il était possible, de tirer profit d’une façon quelconque de la position difficile dans laquelle se trouvent les deux puissances allemandes. »Vous avez assurément raison, me répondit M. de Chaudordy, — vous auriez bien tort de laisser passer le moment actuel, car il s’agit pour vous aujourd’hui de chercher á être remis en possession, non pas des districts du nord du Slesvig dont il a été question jusqu’à présent, mais de Düppel et d’Als qui sont pour vous d’une importance si réelle. Pour atteindre ce but, il ne vous est offert qu’un seul moyen, celui de vous entendre avec la Prusse, qui, soyez-en certain, finira toujours par conserver les duchés, quand même elle devrait, à la suite d’une guerre s. 132 malheureuse, donner à l’Autriche, en échange, des parties de la Silésie.« — Je répondis à M. de Chaudordy, que je croyais en effet comme lui que la seule voie à suivre était celle qu’il venait d’indiquer, et que, n’ignorant pas que le gouvernement du Roi désirait vivement connaitre la maniere de voir du cabinet impérial à ce sujet, j’avais l’intention d’en parler à M. Drouyn de Lhuys. — »Parlez-en au ministre«, répliqua M. de Chaudordy, »il ne pourra toutefois guère, en regard de la position délicate dans laquelle nous nous trouvons, vous donner une réponse bien explicite.«

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Quelques instans plus tard, je profitai d’un moment où le ministre était inoccupé pour entamer avec lui la conversation. Je lui exposai combien il était nécessaire pour le gouvernement du Roi de chercher à mettre les circonstances actuelles à profit. »A mon avis il ne faut absolument pas, lui dis-je, laisser échapper peut-être la seule occasion favorable qui se présentera, et qui nous donne l’espoir, quelque vague qu’il puisse être, d’obtenir la restitution d’une partie des territoires perdus à la suite de la dernière guerre. Mais avant de prendre une décision, ajoutai-je, il est de toute nécessité que le gouvernement du Roi connaisse la manière de voir du gouvernement français, car je sais pertinemment qu’en aucun cas il ne voudrait agir à l’encontre des intérêts et des vues de l’Empereur. Une entente avec la Prusse me paraît être la combinaison qui nous offre le plus de chances de succès et le moins de dangers. Me permettez-vous de vous demander votre avis à ce sujet?«

M. Drouyn de Lhuys répliqua á peu prés en ces termes:

»La question que vous me posez est délicate et ma posi»tion difficile. Je vous répondrai néanmoins, car mes sym»pathies pour le Danemark sont réelles, et je trouve qu’il »aurait parfaitement raison de chercher à mettre les événe»mens qui se produisent aujourd’hui à profit. II n’y a, en »effet, comme vous venez de le dire, qu’une seule voie à »suivre pour votre gouvernement; c’est celle de chercher à s. 133 »s’entendre avec la Prusse. Mais soyez prudens; que les »ouvertures de votre part aient lieu à Berlin; car je trouve »que vous devez prendre l’initiative; qu’elles soient verbales, »et qu’on ne laisse rien d’écrit à M. de Bismark, avant que »l’on ne soit sur de tomber d’accord. — Je crois qu’en cas de »promesse de neutralité de votre part, vous pouvez obtenir »la cession des districts du nord du Slesvig, par conséquent »la ligne d’Apenrade—Höyer pour frontiére; en cas d’alli»ance une ligne au nord de Flensbourg, vous donnant les »positions d’Als et Düppel. Peut-être la Prusse céderait-elle »Flensbourg, — je ne le crois toutefois pas; néanmoins vous »devriez chercher à l’obtenir. Si M. de Bismark déclarait »qu’il ne peut promettre que la restitution des districts du »nord, dites-lui que votre pays est trop éprouvé par les »fatigues de la derniére guerre pour courrir les chances »d’une nouvelle lutte au prix de concessions aussi peu im»portantes, et retirez les propositions. Ne vous laissez sur»tout pas engager par des paroles ou des promesses de la »part de M. de Bismark; que les engagemens soient formels, »et qu’ils soient pris réciproquement sous la forme d’un »traité dont les stipulations principales devraient, à mon »sens, être les suivantes:

»1. Le Danemark s’engagerait à coopérer avec ses troupes »à la défense, contre les adversaires de la Prusse, de la »partie du Slesvig qui lui aurait été cédée par celle-ci.

»2. Le Danemark mettrait à la disposition de la Prusse la »flotte danoise dont le terrain d’action se limiterait »toutefois à la Baltique et à la Mer du Nord.

»3. La Prusse garantirait au Danemark la possession après »la guerre de la partie restituée du Slesvig contre les »attaques des puissances qui auraient été pendant la »lutte ses adversaires et ceux de la Prusse.

»Teiles sont les conditions, ajouta M. Drouyn de Lhuys, »auxquelles vous pourriez prendre avec la Prusse des en»gagemens qui devraient naturellement conserver toute leur s. 134 »valeur quand même cette puissance parviendrait à s’an»nexer les duchés sans avoir recours aux armes. Ces con»ditions sont toutes à votre avantage; car, d’une part, l’Au»triche une fois engagée dans la guerre ne saurait penser à »envoyer ses flottes dans le nord, attendu qu’elles auraient »à lutter contre celles de l’Italie; de l’autre vous ne courez »guère aucun risque, au cas même où l’Autriche sortirait »victorieuse de la guerre. Soyez toutefois prudens, et que »votre gouvernement agisse avec la plus grande discrétion.«

Voici, M. le Comte, un résumé exact de cette conversation avec M. le ministre des Affaires étrangères, que je suis allé de nouveau trouver hier pour lui communiquer que je comptais, sans retard, faire connaitre à Votre Excellence tout ce qu’il m’avait dit mardi dernier, et pour lui demander si, pendant ces deux derniers jours, il n’était rien survenu de nature à modifier sa manière de voir. II me répondit négativement, et nous récapitulâmes ce qui avait été dit l’avant veille, de sorte que je pus me convaincre que sa pensée était bien toujours la mâme. II me dit toutefois que l’opinion qu’il avait émise à l’égard de la disposition qu’il attribuait à la Prusse de s’entendre avec le Danemark ne reposait sur aucun fait positif; lui ayant alors répliqué que je craignais fort que les propositions que nous pouvions, à son sens, faire à la Prusse, ne sembleraient pas assez avantageuses à M. de Bismark pour que ce ministre les acceptât au prix de la restitution au Danemark des parties du Slesvig ayant un véritable intérêt politique, M. Drouyn de Lhuys me dit que dans les circonstances présentes une alliance avec le Danemark était d’une importance réelle pour la Prusse, et que, d’autre part, le ministre prussien n’ignorait pas qu’en rendant les parties danoises du Slesvig, il accomplissait un acte agréable à la France, dont il était nécessairement forcé de tenir essentiellement compte. »D’ailleurs, si la chance de la guerre lui est favorable, ajouta-t-il, la Prusse pourra bien plus facilement faire accepter la restitution en question par l’Allemagne, qu’elle n’aurait pu le faire en pleine paix.«

s. 135 M. Drouyn de Lhuys ayant dans son cabinet une carte du Slesvig, je lui montrai les différentes lignes de démarcation dont il pouvait être question en cas d’un arrangement éventuel avec la Prusse. »II m’est impossible, me dit-il »à cette occasion, de préciser la ligne que vous devez de»mander, c’est à votre gouvernement de décider de cette »question et de savoir s’il veut accepter une frontière qui »ne lui rendrait pas Flensbourg.«

Au moment de nous séparer, le ministre me dit: »En re»gard de la position de la France, je n’aurai pas dü vous »dire tout ce que je vous ai dit; — je n’en ai pas parlé à »l’Empereur, mais je sais que je puis assumer la responsa»bilité de mes paroles; je compte surtout sur votre discré»tion et sur celle de votre gouvernement; car je dois ajouter, »que si des publications semblables à celles qui ont eu lieu »à Copenhague il y a deux ans, devaient se répéter, il me »serait impossible, tout en sachant que vous n’en êtes au»cunement fautif, de continuer mes rapports avec vous.« J’ai cru devoir rapporter à Votre Excellence littéralement ces paroles du ministre, attendu qu’une divulgation pourrait avoir les effets les plus nuisibles pour le gouvernement du Roi. — Je rassurai d’ailleurs M. Drouyn de Lhuys à cet égard et le remerciai de la bienveillance dont les conseils qu’il venait de nous donner étaient un témoignage réel.

Je n’ai pas besoin, M. le Comte, de m’appesantir ici sur la haute importance des conseils ou indications que M. Drouyn de Lhuys a bien voulu nous donner par mon intermédiaire. Elles me paraissent étre du plus haut intérêt, non seulement en elles-mêmes, mais aussi parce qu’elles renferment des notions précises sur la situation en général. II est en effet évident d’après les affirmations du ministre, d’une part que l'Italie entrera en lice, dès que les hostilités auront commencé, de l’autre que la France, qui protège les alliances de la Prusse dans le midi et le nord, ne se prononcera pas, au cas que la guerre éclate, — pour l’Autriche. Je ne crois pas s. 136 qu’une entente soit déjà, à l’heure qu’il est, établie entre la France et la Prusse, mais, si je dois me lancer dans les hypotheses, je supposerais plutôt que la France cherchera, si elle abandonne un jour son attitude de neutralité, à tirer profit de la lutte, soit en demandant des compensations à la Prusse si celle-ci restait la plus forte et parvenait à obtenir des avantages territoriaux considérables en Allemagne, soit en lui accordant, à un prix très-élevé son appui, si elle succombait dans la lutte. Dans les deux éventualités la Prusse se verrait forcée d’obtempérer aux demandes de la France.

Au commencement de cette lettre j’ai fait mention d’une conversation que Son Altesse royale le prince royal a eu avec l’Empereur. Dans cet entretien qui a roulé sur la situation politique du moment, Son Altesse royale a dit à Sa Majesté, qu’Elle était heureuse d’avoir cette occasion de Lui dire combien le Roi, notre Auguste Souverain, avait été touché des sympathies que l’Empereur avait témoignées au Danemark pendant la dernière guerre. L’Empereur répondit que ces sympathies étaient assurément réelles; qu’il aurait désiré faire plus, et que les circonstances seules l’en avaient empêché. Sa Majesté ajouta qu’au moins II avait déclaré dès le début du conflit que le Danemark ne devait pas compter sur Son appui, et qu’en agissant ainsi, II n’avait pas donné de vaines espérances ainsi que l’avait fait l’Angleterre. Parlant ensuite de la solution définitive de la question des duchés, Son Altesse royale exprima l’opinion que ce qu’il y aurait de plus heureux en regard de la situation actuelle serait qu’elle tint compte du principe des nationalités. L’Empereur répliqua que tel avait toujours été son avis, et qu’Il pensait que, si la Prusse parvenait à rester maître des duchés, elle serait disposée à restituer au Danemark la partie danoise du Slesvig.

L. Moltke-Hvitfeldt.

Kopi. Originalen foreligger ikke. — Modtaget 16. April.