Danmarks Breve

BREV TIL: Gebhard Léon Moltke-Hvitfeldt FRA: Christian Emil Krag-Juel-Vind Frijs (1866-10-05)

Udenrigsminister Grev Frijs til Grev Moltke-Hvitfeldt, Gesandt i
Paris
.
Confidentielle.
Copenhague, 5 octobre 1866.

Monsieur le Comte.

Monsieur le marquis de Moustier étant à présent entré en fonctions comme ministre des Affaires étrangères, je vous prie de saisir la première occasion qui se présentera pour l’entretenir de nos affaires. Vous lui direz que nous avons pleine confiance que l’intérêt sincère et actif dont le gouvernement impérial a donné déjà de nombreuses preuves au Danemark ne saurait non plus nous faire défaut sous sa conduite des affaires. Cet homme d’état prend la direction de la politique française dans un moment où nos intérêts les plus graves attendent une solution. Il y a plus. Il s’agit de savoir, si l’unité nationale, invoquée par la Prusse comme un titre et une justification de son aggrandissement, est réellement pour elle un principe sérieux qu’elle tiendra à honneur de respecter et non uniquement un prétexte commode pour l’avancement de ses projets ambitieux. Mieux que dans toute autre question, la conduite que suivra le gouvernement prussien à notre égard, donnera la mesure de la loyauté à laquelle le monde pourra dorénavant s’attendre de sa part. La manière dont il remplira sa promesse formelle de rendre au Danemark les parties danoises du Slesvig prouvera en effet bien plus clairement que toutes ses paroles, s’il entend loyalement remplir ses engagemens à l’avenir ou s’il s’y soustraira, toutes les fois que les inspirations égoïstes de sa politique le solliciteront.

Au milieu des graves préoccupations qui doivent nécessairement réclamer toute l’attention de Son Excellence dans ce moment je pense qu’il lui sera agréable, pour bien juger la question, que vous lui exposiez succinctement les principales considérations qui la dominent. Dans cette conversation vous aurez soin de faire ressortir l’injustice manifeste s. 309 dont le Danemark a été la victime à la paix de Vienne, qui a violé le principe de la nationalité non moins que le droit des traités — la position plus que compromise qui en est résultée pour l’indépendance politique du Danemark et pour le Nord entier — les avantages enfin que la Prusse ne manquerait pas dans l’avenir de tirer de cet état de choses, s’il ne venait pas à être modifié. Vous rappellerez, avec combien de justesse le gouvernement impérial a dès le premier moment apprécié cette iniquité et ce danger et avec combien de force il a sans cesse insisté auprès de la Prusse pour qu’elle rendît à la nationalité danoise son intégrité et au Danemark ses limites nécessaires. Dernièrement le gouvernement prussien s’est enfin formellement obligé par les préliminaires de Nicolsbourg et par la paix de Prague à procéder à cette restitution. Il est notoire qu’il ne prenait cet engagement que pour donner une satisfaction à la France, alors qu’il étendait si considérablement le territoire de sa domination en Allemagne. Or, cette promesse resterat-elle dérisoire et deviendra-t-elle une lettre morte? Le Ministre, j’en suis fermement convaincu, reconnaîtra que les principes que la France veut bien accepter pour base d’un nouvel ordre de choses en Europe, les intérêts invariables de la politique française, le respect dû aux engagemens pris vis-à-vis de la France ne le permettront pas. —

Malheureusement tout me porte à croire que le gouvernement prussien pourrait bien vouloir se soustraire à cette promesse ou au moins l’interpréter d’une manière qui ne satisferait aucun intérêt légitime, ni celui du Danemark ni celui de la population slesvigoise.

Au lieu de procéder de suite à l’interrogation du voeu populaire dans la partie nord du Slesvig, à laquelle la Prusse par la paix de Prague, s’est engagée à donner la faculté de rentrer dans l’union avec le Danemark, et de ne soumettre au parlement prussien la loi d’annexion des duchés qu’après le résultat de cette expérience, monsieur de s. 310 Bismarck a choisi la méthode inverse, en saisissant tout d’abord les chambres d’une loi d’annexion, dans laquelle il n’est pas même fait mention expresse de la rétrocession à faire en vertu du suffrage universel.

Les suites d’une pareille manière d’agir n’étaient pas difficiles à prévoir et en effet ne se sont pas fait attendre.

D’abord l’exécution de l’article en question éprouvera un retard, d’autant plus considérable que les chambres prussiennes viennent, avant l’adoption de la loi d’annexion, d’être ajournées jusqu’au 12 novembre. C’est là un temps d’arrêt dont la presse allemande sera ardente à tirer parti pour surexciter les instincts de domination en Allemagne et remettre l’opinion publique dans cet état d’agitation qui la rend sourde aux scrupules de la justice et de la bonne foi, toutes les fois qu’il s’agit des intérêts du Danemark. Ensuite le comité, chargé par la chambre prussienne d’examiner le projet de loi, a présenté un rapport d’un très mauvais augure, comme vous pourrez vous en convaincre par le compte rendu que je m’empresse de vous transmettre cijoint en traduction française. A côté de plusieurs aveux, qu’il est bon de noter, et qui ont trait à l’étendue du domaine de la langue danoise dans le duché et à la ligne de démarcation naturelle qui passerait près de Flensbourg, le comité n’hésite pas de jeter l’anathème au principe de nationalité qui a toute sa colère du moment qu’il s’agit de restituer une portion de territoire, évidemment étrangère à la nationalité allemande. Il recommande à la chambre de voter l’incorporation du duché de Slesvig tout entier dans sa délimitation actuelle, sans se préoccuper de l’art. 5 du traité de paix, mesure dont il s’ensuivra que plus tard lorsqu’il s’agira de donner suite à la stipulation de l’art. 5, le gouvernement prussien devra encore recourir au vote des chambres qui pourraient alors refuser leur assentiment à la rétrocession. — Ces idées trouvent enfin leur couronnement dans les paroles finales du comité, »qu’il se livre à l’espoir que l’on réussira s. 311 bientôt à écarter complètement la clause de l’art. 5 de la paix de Prague ou du moins à restreindre la votation à la partie la plus septentrionnale du Slesvig.«

Telle est la situation, que monsieur de Bismarck a provoquée volontairement et sans nécessité! Est-il permis après cela d’avoir une confiance entière dans la loyauté que mettra le cabinet de Berlin à remplir ses obligations?

Maintes fois déjà dans le courant des événemens le gouvernement du Roi a été amené à présenter au cabinet impérial ainsi qu’aux autres puissances de l’Europe des considérations, propres à faire ressortir cette vérité, qu’en définitive rien ne sera fait, pour réparer les injustices infligées à la nationalité danoise et pour conjurer de nouveaux conflits et de nouvelles violences, tant que la partie du Slesvig qui s’étend jusqu’au sud de Flensbourg n’aura pas été restituée au Danemark et l’évidence de cette vérité a été assez grande, je le constate avec satisfaction, pour convaincre toutes les puissances désintéressées dans la question. Il n’en est pas moins avéré que malgré tous les moyens tantôt d’intimidation tantôt de séduction que les employés prussiens ont mis en pratique pour entraîner dans le sens prussien les suffrages de la population du nord du Slesvig, celleci reste inébranlable dans sa demande de retourner à la mère-patrie et le résultat d’une consultation tant soit peu libre des habitans de cette partie du duché ne saurait être douteux. Vous avez présenté dernièrement à Son Excellence monsieur Drouyn de Lhuys un mémoire dans lequel je me suis expliqué sur la question de savoir dans quelles limites la consultation des habitans devrait avoir lieu et sur les formes qui seules pourraient en garantir la sincérité. Je n’ai rien à ajouter aujourd’hui à ces développemens. Seulement je tiens à rappeler ici que le Ministre des Affaires étrangères de l’Empereur dans les entretiens qu’il a eus avec vous le lendemain des préliminaires de Nicolsbourg, a déclaré qu’il interprétait l’engagement, pris par la Prusse, comme embrassant s. 312 toute la partie du nord du Slesvig »où l’élément danois prédomine«. —

Je suis heureux de pouvoir ainsi constater l’existence d’un accord complet entre les vues du gouvernement impérial et les nôtres à l’égard de la question slesvigoise. D’un côté la France reconnaît avec nous, que ce que demande la justice et ce qu’exigent les intérêts politiques du Danemark et du Nord entier c’est qu’une frontière soit fixée qui tienne compte de l’intégrité de la nationalité danoise et qui comporte les conditions indispensables de la défense militaire et du système commercial du Danemark. De l’autre côté le gouvernement impérial tient entre ses mains une promesse expresse de la Prusse, qui d’après sa propre appréciation devra réaliser le but indiqué plus haut. C’est la seule concession que jusqu’ici la Prusse ait faite au grand principe moderne, auquel elle doit l’attitude politique, que la France a gardée pendant les derniers événemens. La mesure dans laquelle elle sera réalisée, deviendra le gage de la modération avec laquelle on peut espérer que la Prusse usera de sa puissance aggrandie.

Dans ces circonstances le gouvernement du Roi croit pouvoir tranquillement attendre les événemens, et même si monsieur de Bismarck en s’inspirant des suggestions du comité de la chambre prussienne venait faire des démarches auprès du cabinet des Tuileries, tous ses efforts ne réussiraient certes pas à obtenir du gouvernement de l’Empereur, que la promesse donnée restât sans exécution, ou qu’elle fût rendue illusoire par la manière dont elle s’accomplirait.

Je vous prie, M. le Comte, de lire cette dépêche à Son Excellence monsieur le marquis de Moustier et de lui en laisser copie, s’il le désire.

Koncept med P. Vedels Haand.