Danmarks Breve

BREV TIL: Christian Emil Krag-Juel-Vind Frijs FRA: George Joachim Quaade (1867-05-17)

Kammerherre Quaade, Gesandt i Berlin, til Udenrigsminister Grev Friis.
Berlin, 17 mai 1867.

Monsieur le Comte,

Conformément aux ordres que Votre Excellence a bien voulu me faire parvenir par Sa dépêche Nr. 9 du 11 d. c. je me suis empressé de demander une entrevue à monsieur le comte de Bismarck, et cette entrevue m’ayant été accordée avant-hier, j’ai fait savoir à Son Excellence, en réponse à l’ouverture faite par monsieur de Heydebrand, que le gouvernement du Boi était tout disposé à entrer en négociations relativement à la rétrocession des districts danois du Slesvic, mais que pour pouvoir juger s’il etait possible d’accepter les conditions auxquelles cette rétrocession devait être subordonnée, Votre Excellence désirait quelques renseignements préalables tant sur la portée de ces conditions que sur l’étendue du territoire destiné à faire retour au Danemark. Afin de rendre exactement la pensée de Votre Excellence, j’ai ensuite fait lecture de la dernière moitié de la dépêche et, à la demande du comte Bismarck, je lui ai laissé confidentiellement copie de cette pièce, afin qu’il puisse s’en servir pour la réponse qui sera adressée au Ministre de Prusse à Copenhague.

Le Président du Conseil s’est entretenu quelques instants avec moi dans une forme toute confidentielle des trois points sur lesquels Votre Excellence demande à être renseigné. Malheureusement, à juger d’après les observations du comte Bismarck, les dispositions du gouvernement prussien et surtout celles de Sa Majesté le Roi de Prusse ne semblent pas promettre un résultat satisfaisant pour le Danemark de la négociation dont il s’agit.

Le point relatif à la part que le Danemark prendrait aux obligations pécuniaires des duchés n’a pas fait l’objet d’une discussion approfondie. Le Ministre a fait observer qu’il s. 442 s’agissait d’un arrangement financier analogue à celui qui avait eu lieu lors de la conclusion du traité de Vienne, et je n’ai pas cru nécessaire de vouer une attention spéciale à ce point dans l’état actuel de l’affaire. Mais quant à la question des garanties à accorder éventuellement aux habitants allemands des districts cédés, je ne saurais cacher à Votre Excellence que ce point me semble entouré des plus grandes difficultés. Le comte Bismarck n’a pas donné une définition précise de ces garanties; elles serviraient à sauvegarder la langue et la nationalité des habitants allemands, et il s’agirait en général de savoir quelles garanties à cet effet seraient admissibles d’après la constitution danoise. En même temps Son Excellence, en établissant une certaine connexité entre la question des garanties et celle de l’étendue du territoire à céder, a fait observer que l’étendue du territoire dépendrait des garanties que le gouvernement danois serait prêt à donner; du reste ces garanties, qui trouveraient surtout leur application aux deux villes de Haderslev et Apenrade, pourraient aussi être remplacées par des enclaves, et cet expédient serait d’autant plus naturel qu’il y avait déjà autrefois été des enclaves dans le Slesvic. »J’ai spécialement mentionné les villes de Haderslev et Apenrade«, ajouta le Ministre, »parceque je tiens à constater dès à présent que la cession territoriale ne saurait s’étendre au sud de la ville de Apenrade, et que notamment il n’est pas question de la cession de l’île d’Als et du Sundeved. Il serait même très difficile d’obtenir le consentement du Roi à la cession dont je viens d’indiquer la possibilité conditionnelle; car dans la pensée de Sa Majesté il ne s’agit que de rendre une partie minime du Slesvic au Danemark, et quant à Dybbel et Als Sa résolution est irrévocablement arrêtée«.

Lorsque j’ai objecté que ces districts formaient la partie la plus danoise de tout le Slesvic, et qu’il y avait bien d’autres endroits où le sang prussien avait été versé et où les armes prussiennes étaient restées victorieuses, mais qui pourtant s. 443 n’étaient pas demeurés au pouvoir de la Prusse, le comte Bismarck a répliqué qu’il avait maintes fois fait cette même observation au Roi, car, comme je devais savoir, lui personnellement n’attachait aucune valeur réelle pour la Prusse à la possession des dits districts; cependant il ne pouvait pas faire de ce point une question de cabinet. Après avoir dit que je comprenais que la Prusse ne voulait pas s’exposer à devoir faire de nouveau la conquête de ces deux points, mais que d’autre part je ne pouvais m’imaginer que jamais le gouvernement danois penserait à les choisir pour des fortifications contre un voisin aussi formidable que la Prusse, j’ai ajouté, quant aux garanties demandées pour la protection des habitants allemands et au système d’enclaves qui remplacerait les garanties, que l’une et l’autre de ces deux alternatives non seulement offriraient les plus grandes difficultés à l’administration intérieure du pays, mais auraient aussi pour effet inévitable de rendre impossible aux deux gouvernement du Danemark et de la Prusse d’entretenir des rapports de bon voisinage. Il y avait bien eu autrefois des enclaves Jutlandaises dans le Slesvic, mais il ne fallait pas oublier que, même dans le temps des ducs de Gottorp, le pays qui entourait ces enclaves s’était constamment trouvé sous la domination du Roi de Danemark. J’avais toujours cru et les assurances expresses du Ministre avaient confirmé chez moi la confiance que Son Excellence reconnaissait combien il serait juste et même de bonne politique de donner au Danemark, après les malheurs qui avaient frappé ce pays, un sort qui lui permît et lui rendît facile de vivre en bonne intelligence avec son plus proche voisin; mais quel avenir pouvait-on promettre aux relations politiques entre le Danemark et la Prusse avec une ligne de frontière qui séparait de la mère-patrie une nombreuse population danoise, pour la placer sous l’empire de la Prusse?

La réponse du comte Bismarck à cette observation fut que s. 444 lui aussi désirait une entente cordiale entre le Danemark et la Prusse, mais qu’il savait que cette entente, pour devenir complète, avait pour condition la rétrocession de l’île d’Als et du Sundeved; or cette rétrocession étant impossible, il avait un motif de moins pour s’intéresser particulièrement à l’étendue du territoire à céder.

Cette observation ne sera pas nouvelle à Votre Excellence; elle avait déjà trouvé sa place dans l’entretien que j’eus l’année passée avec le comte Bismarck immédiatement après la conclusion des préliminaires de Nicolsbourg.

Quaade.

Modtaget 19. Maj 1867.