Danmarks Breve

BREV TIL: Otto Ditlev Rosenørn-Lehn FRA: Gebhard Léon Moltke-Hvitfeldt (1870-07-23)

Grev Moltke-Hvitfeldt, Gesandt i Paris, til Udenrigsminister Baron Rosenørn-Lehn.
Paris, 23 juillet 1870.

Monsieur le Baron,

Dans mon très humble rapport Nr. 59 du 16 de ce mois 1 ) j’ai entretenu Votre Excellence de l’émotion populaire produite à Paris par la certitude, acquise à ce moment, d’une guerre avec la Prusse; je Lui ai parlé des manifestations dans les rues et j’ai émis l’opinion que ce qui se passe présentement en France ne saurait en rien être comparé avec l’attitude prise par la population lors de la guerre d’Italie en 1859. En présence des propositions qui vont être faites à Copenhague par monsieur de Cadore et qui vont placer le gouvernement du Roi dans la nécessité de prendre une résolution d’un intérêt vital pour notre patrie, je crois devoir revenir au même sujet et faire connaître à Votre Excellence quelles sont les dispositions des esprits en France.

Pendant la durée des négociations et avant que la question de guerre fût décidée, un certain nombre de personnes dans le monde politique exprimaient l’opinion que la paix s. 534 devait être maintenue en conséquence de la renonciation du prince Léopold à sa candidature au trône d’Espagne, formulée dans la lettre de son père, le prince Antoine. Cette opinion ralliait peu de voix, il est vrai, mais elle existait — depuis que la guerre a été résolue, il n’y a plus personne qui la soutienne. Quelques cris de »vive la paix« ont été poussés, il est vrai, dans les rues de Paris et de Lyon, mais leurs auteurs, tous appartenant à la société révolutionnaire de l’internationale, ont été instantanément appréhendés et livrés à l’autorité. Aujourd’hui, — il est impossible de le contester — l’union en France est complète et tous les partis soutiennent le gouvernement de l’Empereur en présence de la lutte nationale dans laquelle le pays est engagé. Le sentiment de haine contre la Prusse est unanime; tout le monde sent que cette guerre est pour la France une question de vie ou de mort, qu’il faut vaincre ou désespérer de l’avenir du pays. Le mouvement qui se produit aujourd’hui et qui, parti d’abord de Paris s’est successivement communiqué à toutes les parties de l’empire, ne saurait, je le répète, en aucune façon être assimilé à ceux qui ont été provoqués par la guerre de Crimée et celle d’Italie; de l’avis de tous il faut, pour trouver un élan, un enthousiasme unanimes qui puissent être comparés aux sentiments qui animent présentement la nation toute entière, se reporter non pas aux guerres du premier empire, mais aux années 1792 et 1793. A l’heure qu’il est déjà, le chiffre des engagés volontaires est de plus de cent mille et toutes les classes de la population, même les plus élevées, ont contribué à cette augmentation de l’armée; si l’on devait subir des échecs, on peut sans exagération affirmer qu’un demi million d’hommes se présenteraient pour contribuer à la défense de la patrie menacée. Un autre fait digne d’être remarqué et qui ne s’était jamais produit jusqu’ici en France, est celui des dons patriotiques qui affluent pour le service de l’armée et les secours aux blessés.

Tout en admettant la possibilité d’un premier échec et tout s. 535 en se rendant compte de la grandeur de la lutte, personne ne doute du succès final de la guerre. Néanmoins on prend les mesures nécessaires pour parer à toutes les éventualités; on organise la garde mobile qui pourrait bien, croit-on, être partiellement appelée à former partie de l’armée active, on arme la flotte toute entière et les fortifications de Paris vont être mis en état de défense. Toutes les ressources du pays sont exploitées, les préparatifs sont colossaux et il est impossible d’assister aux apprêts de la terrible lutte qui va s’engager aux sons de la Marseillaise sans avoir l’intime conviction que la France est prête à donner son dernier homme et son dernier écu dans cette circonstance suprême.

L. Moltke-Hvitfeldt.

Depeche Nr. 65.