Danmarks Breve

BREV TIL: Otto Ditlev Rosenørn-Lehn FRA: Christian Emil Krag-Juel-Vind Frijs (1870-08-05)

Lensgreve C. E. Frijs til Udenrigsminister Baron Rosenørn-Lehn.
Copenhague, 5 août 1870.

Monsieur le Baron,

Le Roi ayant daigné me charger d’entrer en pourparlers avec M. le duc de Cadore, chargé d’une mission spéciale de Sa Majesté l’Empereur des Français, je me suis empressé d’inviter le duc à me faire l’honneur de venir chez moi ce matin à 11 heures. M. de Cadore s’est rendu à mon invitation, et nous avons eu un entretien très-soutenu pendant une heure et demie.

Le duc a commencé en affirmant les chaleureuses sympathies que l’Empereur et la nation française ne cessent pas de porter au Danemark, et le sérieux intérêt que leur inspirent les malheurs et les souffrances qui ont été infligés à la monarchie.

J’ai répondu que le Roi et Son peuple tout entier ont pleinement conscience des excellents sentiments à leur égard dont le duc a bien voulu se faire l’interprète, et qu’ils y attachent le plus grand prix; que de leur côté le Roi et tous Ses sujets, depuis les plus élevés jusqu’aux plus humbles, étaient animés d’une très-vive sympathie pour la France et s. 625 son illustre Souverain; que tous sans exception nous faisons constamment et de tout notre coeur des voeux pour le triomphe des armes françaises.

Le duc m’a alors mis sous les yeux les pleinspouvoirs de son gouvernement pour la négociation et la conclusion d’une alliance offensive et défensive, et je lui ai de mon côté fait lire les pleinspouvoirs qui me sont confiés.

Après ces formalités M. de Cadore s’est appliqué avec beaucoup de force à me montrer combien la France tient à ce que le Danemark s’associe à elle dans la guerre qui vient d’éclater. Il a fait ressortir que les motifs de ce désir étaient tirés à la fois de l’ordre matériel et de l’ordre moral. D’un côté un corps d’armée de 50,000 hommes, composé de troupes françaises et danoises et opérant dans le nord contraindrait les Prussiens à tenir des forces deux fois plus grandes dans les pays de la Baltique, obligation qui réagirait naturellement sur la situation des choses sur le Rhin. D’autre part il était notoire que la non-exécution de l’article V du traité de Prague était l’un des nombreux griefs de la France contre le gouvernement prussien, l’existence indépendante et assurée du petit Etat danois ayant une importance réelle aux yeux du gouvernement français.

C’est pourquoi, continuait le duc, l’Empereur offre au Danemark une alliance offensive et défensive pour la guerre actuelle. Sa Majesté S’engagerait à expédier dans le plus bref délai — et à cet égard M. de Cadore indiquait le 20 août comme l’époque à laquelle l’embarquement de ces troupes pourrait probablement avoir lieu à Cherbourg — un corps de débarquement de 28,000 hommes qui, suivant la décision prise en commun avec le gouvernement royal, seraient mis à terre soit à l’île d’Als soit dans le nord du Slesvig, et Elle ne ferait la paix avec la Prusse qu’après la restitution consommée du Slesvig, le Danemark ayant à décider lui-même s’il réclamerait la totalité du duché ou certaines parties seulement. Le gouvernement impérial serait en outre disposé à s. 626 fournir au Danemark soit des subsides en argent soit un emprunt.

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J’ai d’abord fait observer au duc que, ne faisant pas partie du gouvernement actuel et ayant seulement qualité pour prendre connaissance des propositions du gouvernement de l’Empereur, il ne m’appartenait pas de préjuger s’il serait possible au gouvernement du Roi de se départir à un moment donné de la neutralité pour laquelle il avait dû se déclarer dès le début de la guerre. Je n’ai pas manqué toutefois de mettre en lumière tout ce qu’il y a de périlleux pour le Danemark à prendre activement part à la guerre contre nos voisins allemands. J’ai rappelé les longues et tristes expériences du pays, celles du commencement du siècle, comme celles de 1848 et de 1864. Toujours l’alliance et l’amitié de la France lui avait été acquise, mais le prestige et l’influence de la puissante et valeureuse nation n’avait pas suffi pour nous mettre à l’abri des injustices; avec sa meilleure volonté le gouvernement de la France s’était trouvé empêché de protéger son ancien et fidèle allié. Il n’était donc pas étonnant que dans le dilemme actuel le gouvernement, malgré l’entraînement de ses sympathies pour la cause de la France, désirât vivement pouvoir rester à l’écart d’un conflit si redoutable et dont l’issue, quelle qu’elle puisse être, n’ôtera jamais rien à la grandeur de la France, tandisque pour le Danemark ce serait son existence même qui serait en jeu, s’il se jetait dans la lutte. Même après le triomphe aussi complet que nous le désirons des armes françaises, si pour avoir fait alliance avec la France, le Danemark paraissait avoir contribué à l’humiliation de ses voisins allemands, nous pressentons sûrement qu’il ne sera point accordé à la monarchie danoise de jouir en paix des fruits de la victoire de notre puissant allié. La France sera devenue plus glorieuse, plus puissante et plus sûre de ses grandes destinées que jamais, mais la position géographique du Danemark, la grande distance qui séparera toujours l’Empire de notre s. 627 petit Etat, empêchera le gouvernement français de nous soutenir à tout moment avec efficacité contre les passions allemandes renaissant après la défaite et d’autant plus âpres pour le Danemark à cause de la part qu’il avait eue à ce résultat.

J’ai ensuite fait remarquer à M. de Cadore qu’en vertu de mon ancienne position officielle je savais que de plusieurs côtés, spécialement du côté de la Russie et de l’Angleterre, on faisait de grands efforts, en vue de localiser la guerre, pour déterminer le Danemark à ne point sortir de sa neutralité. Or, si nous n’en prenions pas moins le parti de nous allier à la France, nos nombreux ennemis (les petits Etats ont toujours de nombreux ennemis) ne se feraient pas faute de nous accuser d’avoir donné le signal d’une conflagration générale.

Le duc n’a pas voulu admettre la justesse de ces considérations, ou du moins elles avaient moins de poids à ses yeux qu’aux miens. J’ai cru devoir les maintenir comme trèsimportantes à mon point de vue personnel, et je lui ai dit qu’elles eussent exercé une sérieuse influence sur mes résolutions, si j’avais été dans le cas d’arrêter la ligne de conduite du gouvernement.

M. de Cadore m’a de son côté assuré que, dans sa conviction l’occasion était unique pour le Danemark, et que jamais aucun état n’avait eu plus de motifs que nous pour accepter résolument l’offre d’une alliance comme celle de la France. C’était une chance exceptionnelle et qui ne se présenterait pas une seconde fois dans d’aussi heureuses conditions.

J’ai fait valoir que, si le Danemark prenait le parti que le duc nous conseillait, l’opinion publique en Europe nous absoudrait peut-être, mais elle ne serait pas assez forte pour l’emporter sur les vues des gouvernements, et qu’en tout état de cause ceux-ci ne nous pardonneraient pas de ne pas montrer la plus grande prudence et la plus grande circonspection s. 628 dans le choix du moment où nous nous déciderions d’agir, et la plus grande modération dans le but que nous nous proposerions.

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Ici le duc a de nouveau appuyé sur l’importance que le concours du Danemark a aux yeux de l’Empereur. Venant à aborder la question de savoir quelles forces le gouverne- ment du Roi pourrait mettre en ligne en ce moment, je ne lui ai pas laissé ignorer que selon mon opinion nous ne pouvons guère espérer mettre sur pied au delà de 16,000 combattants.

Dans le résumé qui précède il m’a été impossible de rendre un compte complet de toutes les observations échangées dans mon entretien avec M. de Cadore, mais si Votre Ex- cellence le désire, je suis prêt à y ajouter de vive voix les explications qui sembleraient nécessaires.

Je ne puis terminer ce rapport toutefois sans exprimer combien j’ai été touché de la manière chaleureuse dont M. de Cadore a parlé de notre auguste Souverain, du peuple et du pays qu’il habite. Il y a eu également une grande éléva- tion dans toutes les considérations qu’il a fait valoir pour me faire apprécier quel est le véritable but de la France et de l’Empereur dans la guerre qui vient de commencer. J’ai compris en l’écoutant que ce que le gouvernement impérial se propose ce n’est pas conquérir de nouveaux territoires, mais d’affermir l’indépendance des petits états et fonder une paix durable qui permettrait aux nations de l’Europe de s’adonner aux travaux utiles à l’humanité sans craindre toujours pour le lendemain.

C. E. Krag-Juel-Vind-Frijs.

Koncept til denne Beretning nedskreves antagelig umiddelbart efter Samtalen (sml. S. 624) paa Dansk. Den færdige Indberetning forelaa — ifølge Kriegers Dagbøger V, 57 — paa Fransk den 8. August samtidig med den S. 640 f. trykte anden Beretning. Beretningen er her trykt efter en af Grev Frijs egenhændig underskrevet Renskrift. (U. A. Politiske Koncepter III); en Koncept med en anden Haand og rettet af P. Vedel findes i P. Vedels Privatpapirer.