Danmarks Breve

BREV TIL: Otto Ditlev Rosenørn-Lehn FRA: Carl Rudolph Emil Vind (1870-08-06)

Kammerherre Vind, Gesandt i St. Petersborg, til Udenrigsminister Baron Rosenørn-Lehn.
St. Pétersbourg, 6 août/25 juillet 1870.

Monsieur le Baron,

Revenu de Peterhof après un séjour de deux journées à la Cour de l’Empereur, je me suis permis de transmettre à Votre Excellence par voie télégraphique la substance d’une conversation que j’ai eu l’honneur d’avoir la veille avec Sa Majesté. 1 ) L’Empereur, la première fois que je me trouvais en Sa présence, m’a dit qu’il était informé que la France exerçait une grande pression sur le gouvernement du Roi pour obtenir une alliance avec nous et que Sa Majesté était vivement affectée des embarras que cette situation devait créer au Roi. J’ai dit à l’Empereur qu’en effet j’avais lieu de croire que le gouvernement du Roi était l’objet d’une vive pression de la part de la France et qu’une certaine excitation dans le peuple contribuait à augmenter les embarras du moment. J’ai fait voir à Sa Majesté qu’une telle excitation était toute naturelle à la suite de la conduite du gouvernement prussien envers le Danemark, et quant à la pression française, le Danemark, depuis 1864 pays ouvert, sans une seule place forte, se trouvait hors d’état d’opérer une résistance sérieuse, si la France trouvait bon de violer la neutralité que le gouvernement du Roi avait déclarée et qu’il avait la volonté de ne pas quitter. L’Empereur a exprimé l’espoir que notre neutralité pourrait être gardée: rester neutre était, selon Lui, pour toutes les eventualités, le plus sage et le plus profitable aux intérêts du Danemark. Sa Majesté avait chargé Mgr. le Grand Duc Héritier d’une lettre pour le Roi. J’ai eu, ce même soir, l’occasion de parler dans le même sens avec Mgr. le Grand Duc Héritier qui devait s’embarquer quelques heures après pour Copenhague.

Le lendemain, au bal qui avait lieu au palais de Peterhof, s. 630 S. M. l’Empereur m’a pris de côté et m’a dit qu’il avait beaucoup réfléchi sur quel conseil donner au Roi dans l’embarras où se trouvait Sa Majesté et qu’il pensait que dans le cas où les Français iraient jusqu’à faire un débarquement sur notre territoire, le mieux pour le Roi serait de protester devant l’Europe, dégager sa responsabilité mais surtout s’abstenir de déclarer la guerre à la Prusse. Le fait même de la violation de notre neutralité par la France n’entraînait pas pour nous, m’a dit l’Empereur, une guerre avec la Prusse; l’Empereur a ajouté que Sa Majesté avait le matin même télégraphié à S. M. le Roi dans ce sens et a donné l’ordre à M. de Westmann qui se trouvait à côté, de me communiquer le télégramme de Sa Majesté. J’ai remercié S. M. l’Empereur pour la sollicitude que Sa Majesté avait bien voulu, à cette occasion, montrer à mon pays; j’ai dit que le gouvernement du Roi n’avait pas de plus vif désir que de ne pas voir le Danemark entraîné dans une guerre dont l’issue serait toujours incertaine, et qui quelque fût son issue, rendrait difficiles nos relations à l’avenir avec la Prusse. Mais j’ai ajouté que la force militaire du Danemark ne suffirait pas pour empêcher les Français d’opérer un débarquement.

J’ai profité de l’occasion pour faire bien comprendre à l’Empereur le triste état où l’Europe avait laissé le Danemark depuis 1864 et dont nous voyons maintenant la preuve, à la merci de l’étranger, sans frontière et sans forteresse. J’ai prié Sa Majesté de vouloir bien, quand, plus tard, l’occasion se présenterait, employer son influence puissante dans le Conseil de l’Europe à faire rendre au Danemark une frontière stratégique et au moins une place forte qui nous permettraient de défendre notre indépendance et sans lesquelles le Danemark tôt ou tard irait à sa perte. — L’Empereur m’a paru tout convaincu de cette nécessité pour nous. Sa Majesté, d’après ce que j’ai eu l’occasion de voir moi même ces jours-ci et d’après ce qui me revient de plusieurs côtés, montre une très grande sollicitude de la situation em s. 631 barrassante que les événements ont créée au Danemark en ce moment-ci. Sa Majesté en me parlant, m’a fait voir, com- bien le coeur de Sa Majesté était intéressé à faire heureuse- ment sortir le Roi d’une situation qui, l’Empereur ne se le cache pas, peut entraîner les conséquences les plus graves pour l’avenir du Danemark.

L’Empereur m’a fait dire le lendemain par M. de Westmann de bien relever, dans le télégramme que j’envoyais à mon gouvernement, l’importance pour nous, le cas échéant, de bien accentuer la protestation contre la violence dont peut être nous serions l’objet; car, sans cela, la Prusse ne manquerait pas de nous accuser, plus tard, de complicité. J’ai fait remarquer à M. de Westmann, que selon moi, il serait presque impossible, dans ce cas, d’éviter que la Prusse ne trouve dans notre conduite quelque fait sur lequel baser une telle accusation.

L’arrivée du prince Gortchacow est annoncée pour ce soir.

E. Vind.

Depeche Nr. 30.