Danmarks Breve

BREV TIL: Frederik Georg Julius Moltke FRA: Gebhard Léon Moltke-Hvitfeldt (1875-06-15)

Grev Moltke-Hvitfeldt, Gesandt i Paris, til Udenrigsminister Grev Moltke.
Confidentielle et confiée
aux soins de M. lieutenant Ernst.
Paris, 15 juin 1875.

Monsieur le Comte.

Dans mon rapport confidentiel du 14 mai 1) j’ai eu l’honneur d’entretenir M. le baron de Rosenørn-Lehn d’un fait intéressant directement le Roi et Son gouvernement. Je mandais qu’un agent n’ayant aucun caractère officiel avait écrit de Berlin au duc Decazes au sujet des intentions que le prince de Bismarck aurait en ce qui concerne la politique à suivre à l’égard de la France. Le chancelier de l’Empire d’Allemagne hésiterait, selon cet agent, entre deux politiques, celle du parti militaire consistant à attaquer la France, avant qu’elle n’eût eu le temps de devenir forte, et celle tendant au contraire à amener un rapprochement sérieux entre ces deux puissances. Au cas où l'on se déciderait pour cette dernière politique, M. de Bismarck penserait, ajoute le même agent, que le résultat désiré ne pourrait être obtenu qu’en établissant un accord avec la France sur certains grands actes politiques constituant d’une part la preuve évidente des intentions bienveillantes de l’Allemagne, donnant d’autre part à la France des satisfactions tant matérielles que morales. Dans cet ordre d’idées il pourrait être question de donner une solution à la question du Slesvig en restituant au s. 384 Danemark une partie du duché (1’agent ne mentionnait pas laquelle), mais en neutralisant alors le Danemark afin qu’il ne put pas être une menace pour l’Allemagne en cas de guerre.

Depuis lors j’ai plusieurs fois eu l’occasion de demander au duc Decazes, s’il ne s’était produit aucun fait se rattachant à la communication qu’il avait reçue dans le temps de son agent. Le ministre m’a répondu négativement.

Il y a quelques jours, M. Hansen que Votre Excellence connait de nom et qui depuis des années est en rapport avec le ministère des affaires étrangères où il puise des indications utiles à sa situation de journaliste, est venu me voir. Il m’a dit qu’il pensait m’être agréable en me prévenant que la question de la neutralisation du Danemark avait été entre les cabinets de Petersbourg et de Londres l’objet de pourparlers auxquels Sir Charles Wyke, actuellement à Paris, aurait pris part, mais que cette idée avait été abandonnée, le cabinet anglais craignant que la neutralisation du Danemark garantie par les puissances européennes ne suscitât à l’Angleterre des difficultés analogues å celles que pourrait provoquer un jour la garantie de la neutralité de la Belgique. — Je lui repondus la vérité, c’est à dire que je n’avais aucune connaissance de ce fait, et dans le courant de la conversation, j’ai pu constater qu’il ignorait la communication reçue par le duc Decazes de son agent å Berlin. Désirant toutefois, si c’était possible, obtenir des éclaircissements sur les pourparlers, qui selon M. Hansen aurai[en]t eu lieu entre Pétersbourg et Londres, je me suis rendu hier au ministére des affaires étrangères, où j’ai eu un long entretien avec le duc Decazes.

Ayant relaté au ministre ce que m’avait dit M. Hansen, M. Decazes m’a répondu qu’il n’avait pas plus que moi connaissance des pourparlers en question, et m’a assuré qu’il n’avait jamais parlé à M. Hansen des communications de son agent relatives à l’affaire du Slesvig. »Voici toutefois, m’a dit s. 385 le duc Decazes, ce qui s’est passé tout récemment à ce sujet entre le prince de Hohenlohe et moi: 1)

Vous êtes venu me voir le 5 mai, quelques instants aprés que le prince de Hohenlohe sortait de mon cabinet. Je vous ai donné lecture de l’analyse que j’avais faite de mémoire de la dépêche de M. de Bulow addressée à l'ambassadeur et dont celui-ci venait de me donner lecture. Cette dépêche avait son bon et son mauvais côté. M. de Bulow mandait, il est vrai, que le cabinet de Berlin et nommément l’état major allemand considérait la loi des cadres créant un 4me bataillon par régiment comme ayant un caractère agressif et belliqueux, mais M. de Bulow parcourait d’autre part dans sa lettre l’Europe et constatait qu’il ne voyait aucune question sur laquelle un dissentiment dût nécessairement se produire entre la France et l’Allemagne. Je reçus cette communication à un moment ou nos inquiétudes étaient encore sérieuses. Le prince de Hohenlohe partit, comme vous le savez, le soir méme du 5, et lorsqu’il revint quinze jours après, la présence de l’Empereur Alexandre à Berlin avait fait disparaître nos appréhensions qui n’étaient que trop justifiées par les circonstances. Aussi la première fois que je causai avec le prince de Hohenlohe, après son retour, je pus constater combien son langage était devenu rassurant; entre autres choses il me dit que la dépêche de M. de Bulow dont il m’avait donné lecture avant son départ devait m’être une preuve des intentions conciliantes de son gouvernement. Je répondis que j’avais fait un promémoria de cette pièce mais que ma mémoire avait pu me trahir et que, s’il voulait bien un jour m’en donner une seconde lecture je lui en serais fort obligé. Le prince le promit, et en effet étant venu il y a quatre ou cinq jours me voir, ce qui depuis quelque temps est fort rare, il m’a apporté le document en question. J’ai ainsi pu vérifier que mon promémoria était exact sauf s. 386 en ce qui concerne la question de la papauté. D’après la premiere lecture de la dépêche de M. de Bulow j’avais compris que le cabinet de Berlin considérait cette question comme devant étre ajournée jusqu’à la mort de Pie IX; à la seconde j’ai au contraire remarqué que le prince de Bismarck ne se prononçait pas d’une façon aussi affirmative sur ce point. J’en ai fait l’observation au prince de Hohenlohe qui a eu l’honnêteté de me dire qu’il avait eu lui-même la même impression que moi, ce qui me permet de supposer que ce passage de la dépêche de M. de Bulow a été modifié dans l’intervalle entre la première et la seconde lecture. Celle-ci terminée j’ai manifesté à l’ambassadeur mon étonnement de ce que M. de Bulow en abordant toutes les questions politiques de l’Europe n’eut pas touché à celle du Danemark qui peut être envisagée, lui ai-je dit, à un double point de vue, à celui de l’exécution du traité de Prague et à celui de la sécurité à donner à ce pays. J’ai ajouté que les sympathies traditionelles de la France pour le Danemark nous feraient voir avec plaisir l’exécution d’un traité auquel le cabinet de Berlin n’avait pas, il est vrai, le désir de donner suite, que le Danemark m’était particuliérement cher, que par conséquent je serais heureux de voir cette question résolue, et que d’ailleurs l’Angleterre et la Russie partageaient certainement ce sentiment. Le prince de Hohenlohe s’étant borné à répondre qu’il écrirait à ce sujet au prince de Bismarck, je lui ai dit que je ne savais trop si notre conversation avait assez d’importance pour être communiquée au chanceher, que notre entretien était purement académique et pour ainsi dire une sorte d’excursion sur le terrain politique de l’Europe. Cependant je ne doute pas que le prince de Hohenlohe ne donne connaissance au prince de Bismarck de notre conversation, et je m’attends à ce qu’il m’en reparle lorsqu’il aura reçu des instructions à cet égard. J’ai d’ailleurs parlé au maréchal de Mac Mahon de cette idée de la neutralisation du Danemark; il a trouvé la question complexe, s. 387 ce qu’elle est en effet, et n’a pas voulu formuler une opinion; cependant, je dois vous dire, qu’il semble peu favorable à un projet qui aurait pour conséquence de nous enlever tout espoir de trouver en Danemark un allié au cas d’une guerre.«

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J’ai cru, monsieur le Comte, devoir faire connaitre à Votre Excellence en détail cette conversation du duc Decazes avec 1’ambassadeur d’Allemagne, car même en dehors de ce qui nous intéresse directement, tout ce qui jette de la lumière sur les rapports existants actuellement entre la France et l’Allemagne me semble offrir un intérêt réel.

Avant que je ne le quitte le duc Decazes m’a dit que malgré ce qui s’était passé à Berlin pendant le séjour de l’Empereur Alexandre, il était bien loin encore d’être sans appréhension pour Favenir. Voici à peu près textuellement, a ajouté le ministre, comment Lord Derby s’est exprimé récemment vis-à-vis de M. Gavard notre chargé d’affaires à Londres. »Non-obstant les assurances pacifiques qui viennent de Berlin je ne suis pas aussi rassuré que je le voudrais. Je sais que l’Empereur Guillaume dont les dispositions personnelles sont fort pacifiques, est très fatigué; que Sa Majesté n’exerce plus aucune influence sur les affaires de l’Etat et qu’Elle est à peine au courant de leur marche. D’autre part le Prince Impérial dont les opinions ont jusqu’ici été fort modérées et qui avait pensé que la dernière guerre aurait pour conséquence l’unification complète de l’Allemagne, n’a plus cet espoir; l’esprit de particularisme relève la téte et la lutte religieuse rend la position du gouvernement si difficile que le prince croit que la médiatisation et l’absorption des états secondaires de l'Allemagne vers laquelle il aspire, ne peuvent être obtenues que par une nouvelle guerre.« 1)

Le duc Decazes qui remplit avec tant d’intelligence et si s. 388 consciencieusement la lourde tâche à laquelle il s’est voué, est très-impressionné par ees paroles de Lord Derby. Il sait aussi que le prince de Hohenlohe a dit ici à quelqu’un que le prince de Bismarck avait échoué dans sa première tentative mais qu’il n’échouerait certainement pas si une seconde devait se produire. Le duc tient aussi d’une personne haut placé qui vient de faire un séjour à Berlin que, selon elle, le prince de Bismarck n’a renoncé à aucun de ses projets vis-à-vis de la France, et qu’il a seulement acquis par les derniers événements l’expérience que le jour où il se décidera à attaquer il devra agir sans prévenir personne. Par contre le prince Gortchakoff est parfaitement rassuré, dit-il, sur les intentions du cabinet de Berlin et considère les appréhensions du due Decazes comme étant très-exagérées.

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Une revue d’environ 40.000 hommes a eu lieu dimanche dernier. Tous les officiers étrangers qui y assistaient ont été frappés de la tenue des soldats et de l’état remarquable de l'artillerie sous le rapport du matériel et des attelages.

L. Moltke-Hvitfeldt.

Depeche Nr. 25. — Sml. Nr. 1198.