Danmarks Breve

BREV TIL: Peter Elias von Gähler FRA: Johan Hartvig Ernst Bernstorff (1763-06-21)

37. Bernstorff til von Gähler21. Juni 1763.

à Mr de Gähler, Envoyé Extre du Roi à la Porte Ottomanne.

Monsieur.

J’ai bien des Remerciments à Vous faire de tout ce que Vous avés bien voulû me mander par Vos differentes Lettres du 16. Février et 2. Mars, au Sujet de la Societé Literaire envoyée par les Ordres du Roi en Arabie, et de toutes les Pièces que Vous avés-eû la Bonté de m’adresser successivement de sa Part.

Je ne demanderois pas mieux que d’applaudir à tout ce que les Membres qui la compôsent, ont jugé à propôs de faire jusques icy pour s’acquiter de Leur Commission, et je souhaiterois en particulier pouvoir donner des Eloges à la Manière dont ils ont exécuté la Partie des Instructions du Roi qui regardoit les Recherches à faire dans le Désert, Objêt pour lequel seul Sa Majesté S’estoit determinée à Leur permettre de prendre la Route de l’Egypte. Je suis assûrement fort éloigné de ne pas rendre toute la Justice qui peut estre due au Merite et à l’application de quelques-uns de Leur nombre, je voudrois pouvoir dire de tous. Mais je ne puis pas m’empêcher de Vous confier, Monsieur, la Peine que j’ay sentie en remarquant de plus en plus, que la pluspart de ces Mrs ne paroissent animés que d’un Esprit d’Indolence, et agir comme s’ils avoient pour Bût de répondre peu à la Confiance dont ils ont-esté honorés.

L’Instruction du Roi Leur préscrit très-expressement par les Articles VIII et IX de tenir châcun son propre Journal, et d’en faire passer icy par toutes les Voyes possibles, à mésure du Progrès de Leur Voyage, des Parties detachées copiées sur l’Original. Il n’y a eû que Mr Forskål qui s’y soit conformé en envoyant icy le Commencement du Sien jusques au 6. avril 1761. 1) Pas un môt ni de la Suite de celui-cy, ni des Journaux d’aucun de Ses Confrères, ne nous est arrivé depuis. Le Medecin s’est distingué de tous, en ne donnant jamais le moindre Signe de Vie; Il n’a point encore écrit une seule Lettre. Le Defaut general dans un Point aussi essentiel pourra Vous faire juger de tout le reste.

Je pourrois en dire bien davantage, mais je me borneray aujourdhuy au Voyage du Désert, dont Mr von Haven a voulû rendre compte, il est vray, par Sa Relation finie à Tor le 12. s. 159 Octobre dernier. Arrivés à la fin à Suez, après un Voyage et un Sejour aussi longs que coûteux, lorsqu’il s’agit d’entrer dans le Désert, nos Voyageurs s’y préparent pour s’acquiter de ce dont ils estoient chargés comme d’un des Objêts principaux de Leurs Soins et de Leur Attention. C’est alors que le Peintre dont l’Assistance estoit plus indispensable dans cette Rencontre que dans toute autre, tombe subitement malade, pour commencer à se retablir dès ce que ceux qu’il devoit suivre, ont quité Suez; Le Medecin obligé par devoir reste auprès de Lui; mais Mr Forskål, sans Motif ni Prétexte apparent, se dispense entièrement d’accompagner Ses Collègues, et S’y arreste de même. Des deux autres qui vont au Désert, l’un nous envoit une Espèce de Journal mediocrement bien fait, mais au Lieu de Choses interessantes et curieuses qu’on estoit en droit d’attendre de Lui, il s’attache à conter des Circonstances triviales dont on n’a que faire 1) . L’autre en rend compte par deux Lettres écrites à S. Ece Mr le Grand Maréchal et à moi, le plus concisement qu’il peut. Je veux bien me flatter, que ce que Mr von Haven vient d’envoyer, n’est qu’un Extrait tiré de Son Journal plus ample; mais il ne dit pas en avoir composé d’autre, et Mr Niebuhr, dont d’ailleurs on a Lieu d’estre si satisfait, ne dit pas en avoir tenû du tout1).

L’un et l’autre ne S’occupent qu’a faire des Tableaux des Difficultés qu’ils rencontrent à châque pâs, mais sans nous convaincre de l’Impossibilité de les surmonter. Dès qu’ils trouvent quelque Obstacle, ils s’empressent à recûler. Rien n’est plus juste que ce que Vous observés Vous-même par rapport à l’Oeconomie dont ils ont voulû donner des preuves qui auroient esté à leur place dans toute autre Occasion. C’estoit-là la veritable Source des Obstacles et des Dèsagréments qu’ils ont essuyés.

Apprenant par hazard, qu’il existe un autre Mont Sinai que celui qu’on croit communement, et qu’il n’est éloigné que de deux Journées de l’Endroit ou ils sont, loin de tâcher à engager les Arabes Leurs Conducteurs par des Moyens que tout autre auroit employés, à les y mêner, ils se hâtent de rebrousser chemin avec eux.

L’entré du Couvent de Ste Catherine Leur est refusée, par ce qu’ils n’avoient pas songé à se pourvoir des Lettres qu’ils auroient facilement obtenûes de l’Archevêque de ce Monastère qu’ils avoient frequenté au Caire.

s. 160 Ils passent encore avec rapidité sur les Découvertes qu’ils font au Gebel Elmocattebeh et ailleurs, ils glissent sur les Objets qui auroient du fixer Leur Attention et charmer Leur Curiosité, et ils se contentent d’en donner des Descriptions les plus séches.

Tout cela est extrémement fâcheux, il faut l’avouër. Ce n’est pas ainsi que les Ordres du Roi doivent estre exécutés. Ce n’est pas le Moyen de remplir l’Attente generalement conçuë de l’Habilité de nos Voyageurs, ni celui de s’attirer l’Approbation du Public; Ce n’estoit pas pour cela que l’Europe Sçavante avoit tourné les Yeux sur eux. Juste et éclairé comme Vous l’estes, Monsieur, je suis sûr, que Vous pensés de même. Je sçais, qu’il faut user de beaucoup d’Indulgence dans des Occurrences pareilles, et qu’on doit se mettre à la place de ceux qui sont sur les Lieux, pour juger de ce qu’ils peuvent faire, ou ne pas faire. Mais je sçais pas moins, qu’il y a eû d’autres Voyageurs avant les nôtres, qui exposés aux mêmes Inconvenients et peut être à de plus grands Embarrâs encore, s’en sont cependant tirés plus heureusement et ont fait tout autrement qu’Eux.

Vous Vous estes tousjours interessé avec un Zêle signalé à tout ce qui a rapport à cette Societé et à Son Voyage. Ayés la Bonté de faire sentir à ceux de Ses Membres qui en ont besoin, et faites le Leur sentir de la Manière que Vous jugerés la plus propre à faire impression sur Eux, que S’ils souhaitent, que le Roi soit content d’Eux, comme il Leur importe d’aspirer avant toutes choses à l’Approbation de Sa Majesté, il faudra qu’ils s’y prennent mieux à l’avenir, et qu’ils s’appliquent avec plus de Soin que par le passé, à remplir le Bût de Leur Mission. Je Leur écris dans ce même Sens, comme Vous le verrés par les Incluses, et je continuëray d’avoir l’Honneur de Vous adresser désormais, comme Vous le désirés, mes Lettres in duplo, et même sous Cachet volant. 1)

J’espere que Vous aurés reçu, il y a longtems, le Paquet renfermant les quatre Exemplaires des Demandes litéraires de Mr Michaëlis, destinés pour la Societé. Les Doubles en ont-esté expediés par la Voye de Tranquebar 2) ; Mais dès que la Traduction s. 161 Françoise du même Ouvrage, que j’attends incessamment, arrivera icy, je me hâteray de Vous en faire parvenir quelques Exemplaires, pour en dispôser comme Vous le trouverés le plus à propôs.

Je me reserve à une autre fois l’Honneur de Vous répondre aux autres Articles de Vos Lettres relatifs à cette Societé Literaire, et j’ay en attendant celui d’estre avec une Consideration infinie,

Monsieur,
Votre très humble
et très obeïssant serviteur
Bernstorf.

à Copenhague
le 21. Juni 1763.